Interview : Nathalie Arthaud












Interview pour ViePolitique.net de Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte Ouvrière (LO)



[Interview publiée le 20 Août 2010]


ViePolitique.net- Bonjour Nathalie Arthaud
N. Arthaud- Bonjour

ViePolitique.net- Serez-vous la candidate de LO à la présidentielle de 2012 ?
N. Arthaud- Lutte Ouvrière présentera bien sûr un candidat, comme nous l’avons fait depuis 1974, au travers de la candidature d’Arlette Laguiller. Aujourd’hui, en tant que porte-parole nationale, je me prépare à assumer cette responsabilité. Mais nous en déciderons lors de notre prochain congrès en décembre.

ViePolitique.net- Que pensez-vous de la réforme des retraites proposée par Éric Woerth ? Que proposez-vous pour financer le système de retraites ?
N. Arthaud- C’est une attaque inacceptable contre les retraites. Que veut le gouvernement ? Que les anciens se tuent au travail alors que leurs enfants ne trouvent pas de travail ? Pourquoi faire travailler jusqu’à 62, voire 67 ans ceux qui sont déjà bien fatigués, usés par des années de travail alors qu’il y a 5 millions de chômeurs ?
Et puis le gouvernement sait pertinemment que la plupart des salariés ne pourront pas travailler jusqu’à 62 ans et qu’ils termineront leur carrière au chômage comme c’est le cas pour la majorité des anciens aujourd’hui. Mais c’est le moyen qu’il a trouvé pour baisser les pensions et faire des économies. L’objectif du gouvernement n’est pas de « sauver » les retraites, mais de diminuer les pensions.
La propagande gouvernementale veut nous faire croire qu’il y a un « problème de financement des retraites ». Mais on trouve bien chaque année près de 80 milliards pour en dividendes pour les actionnaires. Qu’une minorité prélève sur les profits des entreprises, trois fois le trou des caisses de retraite ne gêne pas ces messieurs qui nous dirigent. Et pourtant cet argent, ces milliards de profits sont pris sur les salaires, sur les embauches et sur les retraites.
S’il y a aujourd’hui un trou dans les caisses de retraite de sécurité sociale alors que les capitalistes accumulent à l’autre pôle des sommes fantastiques, c’est que cet argent a été volé par une exploitation accrue de l’ensemble des travailleurs. Le prétendu « problème démographique » ne sert qu’à masquer ce vol. Car si nous vivons plus longtemps, nous avons aussi, au fil des années, gagné en productivité et ces gains de productivité devraient profiter à tous, au lieu d’être empochés par une minorité de capitalistes. Il est mille fois plus légitime d’assurer une retraite digne aux millions de retraités et à un âge où ils peuvent en profiter, plutôt que d’augmenter la fortune d’une poignée de privilégiés. Alors pour remplir les caisses de retraite, il faut prendre sur les profits. Mais cela il faudra l’imposer, au gouvernement et au patronat. C’est pourquoi il faut se préparer à un bras de fer pour défendre la retraite. Et la journée de grève et de manifestation prévue le 7 septembre par les organisations syndicales peut en être le point de départ.

ViePolitique.net- Quelle est votre réaction suite aux polémiques de ces dernières semaines qui ont agité le sommet de l'État ? (Affaire(s) Woerth, rémunération de Christine Boutin, cigares de Christian Blanc ...)
N. Arthaud- Ce sont eux, qui profitent de leur fonction, de leurs relations pour doubler voire tripler des revenus déjà confortables qui osent nous faire la morale, qui osent nous parler de justice, d’égalité, d’équité ! Et lorsqu’ils sont pris la main dans le sac, ils ne manquent pas de culot pour nous expliquer qu’ils le « méritaient » bien ! Voilà bien le petit monde des politiciens qui pense que tout lui est dû ! Quant à l’affaire Woerth-Bettencourt, elle lève le voile sur le monde des vrais privilégiés, sur les mœurs de la grande bourgeoisie, sur leurs immenses fortunes. Et il y a de quoi être écoeuré quand on a en tête la rengaine du gouvernement, « les caisses sont vides ». Les dizaines de milliards de fraude fiscale me choquent bien sûr mais le plus révoltant c’est que ces fortunes sont amassées au travers de l’exploitation quotidienne des salariés. Les 280 millions d’euros de dividendes que Madame Bettencourt a encaissés de l’Oréal en 2009, sont le fruit du travail de dizaines de milliers de travailleurs dans les laboratoires et dans les usines de l’Oréal. Les salaires bloqués, le manque d’embauches, le travail de plus en plus dur, voilà ce qui permet à Madame Bettencourt d’accroître sa fortune. Ce prélèvement-là est tout à fait « légal », mais il n’en est pas moins révoltant. Et c’est à la porte de ce monde d’exploiteurs que les politiciens se pressent pour toucher leurs pourboires. Preuve, s’il en fallait encore, que ceux qui sont au pouvoir sont avant tout les gérants des affaires de la bourgeoisie.

ViePolitique.net- Selon vous comment peut-on lutter contre le chômage en France ?
N. Arthaud- La première chose à faire est d’interdire les licenciements. Il y a une hémorragie, il faut mettre un garrot. Et que les travailleurs puissent regarder dans les comptabilités des entreprises, que les salariés puissent dire ce qu’il en est exactement de la santé financière des sociétés. Et on verrait que dans la très grande majorité des cas les licenciements ne sont pas justifiés. Renault, Citroën, comme toutes les grandes entreprises de l’automobile ont renoué avec des bénéfices extravagants mais elles continuent de supprimer des emplois. Elles n’appellent pas cela des licenciements, ce sont des « plans sociaux » mais à chaque fois ce sont des milliers d’emplois qui sont perdus.
Dans de nombreuses entreprises il serait possible et nécessaire d’embaucher tant la charge de travail est devenue insoutenable. Il ne serait pas compliqué de partager le travail, de mieux le répartir entre les salariés pour baisser les cadences, améliorer les horaires, augmenter les temps de pause. Ce partage du travail, sans diminution de salaire permettrait d’embaucher massivement.
Quant au gouvernement, qui se vante d’être le premier licencieur du pays en ayant supprimé 100 000 emplois dans la fonction publique en trois ans, il devrait embaucher. Car il manque des infirmières et des aide-soignantes dans les hôpitaux, il manque des enseignants dans les quartiers populaires, il manque du personnel dans les maisons de retraite, il en manque pour développer les transports en commun. En fait ce n’est pas le travail qui manque. Ce qui manque c’est la volonté politique de mettre l’argent pour payer tous ces emplois utiles.

ViePolitique.net- Nicolas Sarkozy a-t-il pris les bonnes mesures après la crise ? Qu'auriez-vous fait à sa place ?
N. Arthaud- Même les dirigeants les plus à droite, les Sarkozy et compagnie ont dit que les responsables de la crise étaient les banquiers, les spéculateurs, la bourse. Mais qui font-ils payer ? Le gouvernement a fait de l’assistanat vis-à-vis des actionnaires, vis-à-vis des capitalistes mais il a laissé les travailleurs se faire licencier et tomber dans la misère. Et il est en train d’écraser littéralement les plus pauvres, les travailleurs, les chômeurs, les retraités en reprenant le peu qu’ils avaient au prétexte que les caisses sont vides.
Le gouvernement fait payer la crise des capitalistes aux travailleurs et j’espère que la révolte qui couve dans les classes populaires finira par exploser au grand jour. Cette crise a montré une chose : les capitalistes, les banquiers sont irresponsables ; leur course au profit, leur spéculation permanente est dangereuse et criminelle pour toute la société. Il faut les empêcher de nuire, il faut les contrôler, leur interdire de prendre des mesures contraire à l’intérêt général, les contraindre à d’autres choix. Et cela, seuls les travailleurs, soucieux de l’intérêt collectif peuvent le faire.

ViePolitique.net- Le gouvernement a choisi de mener une politique d'austérité, certains parlent même de rigueur, pensez-vous que ce soit le bon moment pour mettre en place une politique de réduction des dépenses publiques ?
N. Arthaud- Réduire les dépenses publiques, ça dépend lesquelles ! Nous sommes pour annuler toute aide aux banques, aux patrons de l’automobile et à la bourgeoisie. Mais nous sommes pour augmenter les dépenses publiques consacrées à l’éducation nationale, aux hôpitaux, aux transports. Le gouvernement dénonce « l’assistanat », mais il oublie de dire que c’est l’assistanat aux banquiers et à la bourgeoisie qui nous coûte le plus cher.
Quant à renflouer les caisses publiques, nous ne sommes pas contre. Mais que l’on fasse payer ceux qui ont vidé les caisses ! Que l’on fasse payer ceux qui en ont profité. Ce ne sont pas les ouvriers, les retraités ou les chômeurs qui en ont profité. Ce n’est pas eux qui ont causé les déficits et ils n’en sont pas redevables. Les milliards qui manquent aujourd’hui au budget de l’Etat sont allés dans la poche des banquiers, des grands groupes, des capitalistes qui ont continué leurs affaires juteuses. Ce n’est pas un hasard si les banques, qui étaient au bord du gouffre en 2008 et qu’il fallait sauver, affichent les bénéfices les plus importants de tout le pays. Les 500 premières fortunes du pays ont même vu leur fortune augmenter de 25 % en un an, alors qu’elles ne prétendent pas qu'elles ne peuvent pas payer ! Alors si rigueur il doit y avoir, qu’on l’impose aux classes riches.

ViePolitique.net- Que pensez-vous des récentes propositions de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité ? Que proposez-vous ?
N. Arthaud- C’est une campagne xénophobe et raciste écœurante, orchestrée par Sarkozy qui a lâché sa meute hurlante contre les Roms, les immigrés et les étrangers.
Le but visé est évident : Sarkozy, qui sombre dans les sondages, revient au langage sécuritaire et xénophobe qui lui avait permis d'attirer la clientèle électorale de Le Pen pour être élu en 2007. Mais il y a aussi une autre urgence. Il faut faire oublier la grande délinquance de Neuilly, les milliardaires fraudeurs et les ministres qui reçoivent les enveloppes bien remplies en guise de pourboire pour les services rendus aux plus riches.
Mais derrière les attaques contre les étrangers, en y englobant les citoyens de la deuxième, troisième génération, voire, s'agissant des Gitans, de gens qui vivent en France depuis le Moyen Âge, il y a l'attaque contre les pauvres. Il y a la haine viscérale de ceux qui ont de l'argent et de leurs larbins politiques contre tous ceux qui ont du mal à s'en sortir dans cette société sans pitié pour ceux qui ne possèdent pas de capitaux.
C’est peut-être de la simple démagogie électorale de la part de Sarkozy et de ses sous-fifres, mais tous ces gens-là remuent les mêmes ordures que Le Pen. Des ordures qui peuvent, si la crise s'aggrave, engloutir la société.

ViePolitique.net- Seriez-vous favorable à l'instauration d'une VIème république ?
N. Arthaud- Mais en quoi passer de la Vème à VIème République changerait quoi que ce soit si c’est toujours l’argent qui gouverne ? Si ce sont toujours ceux qui possèdent l’argent qui dictent leur loi ? L’affaire Woerth- Bettencourt s’inscrit dans une longue série de scandales. Toutes les Républiques ont leurs scandales politico-financiers : le canal de Suez, de Panama, l’affaire Stavisky. Plus récemment, l’affaire Péchiney, le Carrefour du Développement, les frégates de Taïwan... Les scandales ne sont en rien des exceptions, c’est au contraire la règle... républicaine. C’est que la République, dans le système capitaliste est marquée par le règne de l’argent, par le règne de la grande bourgeoisie qui peut tout acheter, y compris les votes, les décisions et les actes des politiciens. Mais cette corruption n’est que le reflet du fonctionnement de la société capitaliste, basé sur la recherche du profit, coûte que coûte. Une société où règne la loi du plus fort, la loi du plus riche qui écrase les autres. C’est cela qu’il faut changer, c’est le système capitaliste qu’il faut combattre et pas son faux nez qu’est aujourd’hui la Vème république.

ViePolitique.net- La dernière question n'en est pas une puisque c'est une tribune libre dans laquelle vous pouvez aborder un sujet de votre choix.
N. Arthaud- Cela fait maintenant deux ans que la spéculation, la rapacité d’une minorité, en fait le fonctionnement normal du capitalisme, ont fait basculer le monde entier dans une crise dont on n’est pas encore sorti. Depuis deux ans nous vivons à reculons. Les conditions d’existence de la grande majorité se dégradent et tout ça pourquoi ? Pour qu’une minorité continue de parasiter toute la société ! Tout cela me confirme dans la conviction que cette société capitaliste n’a pas d’avenir, elle ne durera pas éternellement. Je suis convaincue que l’humanité sera capable d’autre chose. Il ne s’agit après tout que d’économie. Alors que les hommes visitent l’univers dans des fusées, qu’ils seront peut-être bientôt capables de marcher sur Mars, ils ne seraient pas capables de maîtriser leur propre vie, la vie économique et sociale ? Qu’on subisse des tremblements de terre et des inondations, c’est une chose ; encore que même là, l’intervention de l’homme peut limiter les ravages.. Mais que l’on soit dépendant de la Bourse, de notre propre activité et que cela fasse plus de dégâts en valeur qu’un tremblement de terre, cela dépasse d’entendement. La société capitaliste est non seulement injuste et inégalitaire mais elle est irrationnelle, folle et incontrôlable. C’est ce qui me conforte dans mes convictions communistes.

ViePolitique.net- Merci de nous avoir accordé cette interview
N. Arthaud- Merci à vous, aurevoir




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